Répression mortelle des mouvements de protestation en Afrique de l’Ouest : la CEDEAO aux abonnés absents

Par le 26/10/2020 0 151 Views

Ces derniers jours, l’Afrique de l’Ouest est secouée par des mouvements de protestations violemment réprimés dans le sang, en Côte-d’Ivoire, en Guinée et au Nigeria. Si dans ces trois pays, leurs causes ne sont pas les mêmes, ces manifestations populaires sont l’expression d’un ras-le-bol contre les régimes en place. Mais, les réponses elles, sont les mêmes : une répression mortelle que dénonce l’opinion internationale pendant que la CEDEAO reste muette.

Nigéria 

Au Nigeria, tout a commencé le 3 octobre lorsque l’hashtag « #EndSARS » (pour dire en finir avec la SARS) apparut, ainsi que la vidéo d’une scène violente de répression policière diffusée sur Twitter. La SARS, c’est cette unité spéciale de la police nigériane chargée de lutter contre les vols et les braquages, mais qui s’est illustrée ces dernières années dans des arrestations arbitraires, la torture et des exécutions extrajudiciaires, selon les manifestants. Une semaine plus tard, les manifestations ont pris de l’ampleur. Les réseaux sociaux ont repris en boucle cet appel au point de hisser « EndSARS » au sommet des sujets les plus discutés sur Twitter. Très rapidement, le mouvement a débordé dans les rues, s’intensifiant chaque jour. Prenant la parole pour la première fois après le début du mouvement, le président Muhammadu Buhari annonçait le 12 octobre que « Le démantèlement de la brigade anti-braquage n’est que le premier pas dans notre engagement pour une réforme étendue de la police, afin de garantir que le premier devoir de la police est bien de protéger la vie de nos concitoyens ». Mais, ces déclarations n’ont pas suffi à calmer une jeunesse longtemps habituées à des promesses non tenues. Alors, les protestations qui ont trouvé un écho auprès des célébrités de la musique nigériane se sont accentuées pour connaître une escalade ce mardi. On l’a vu sur les réseaux sociaux à travers des images d’une rare violence et des corps allongés dans le sang. Ce mardi 20 octobre fut particulièrement horrible. Selon Amnesty International, au moins 12 morts sont signalés et des centaines de blessés dans la répression des manifestations qui ont eu lieu à travers Lagos mardi soir. On le voit bien, la dissolution du SARS ne satisfait par les protestataires. Ils veulent des réformes profondes de la police et que les officiers de ce département soient traduits en justice. Cette frustration à l’égard de la police nigériane reflète un sentiment général à l’égard de l’État.

Des artistes nigérians soutenant les manifestants

Côte-d’Ivoire et la Guinée : même destin

A l’instar du Nigeria, la Côte-d’Ivoire et la Guinée vivent également au rythme de manifestations toutes aussi sanglantes et mortelles. En  cause, les 3e mandats d’Alassane Ouattara et d’Alpha Condé. Opposée à ce qu’elle qualifie de tripatouillage constitutionnel, une large frange de leurs populations a envahi les rues depuis des mois pour manifester son opposition à leurs projets de présidence à vie. En vain, pour le moment ! En Guinée, la Céni a déclaré Alpha Condé vainqueur de l’élection présidentielle dès le premier tour avec 59,51% des voix, et déjà trois nouvelles personnes au moins ont perdu la vie dans des affrontements samedi. A ce jour, on dénombre dix-huit morts lors des violences post-électorales.

En Côte-d’Ivoire, Ouattara fonce tête baissée vers l’élection du 31 octobre, sans l’opposition qui a appelé à la désobéissance civile. Chaque jour, des morts sont signalés dans ces deux pays. En Côte-d’Ivoire par exemple, comme le rapportait le site ONU Info le 22 octobre, une personne est décédée et plusieurs autres ont été blessées cette semaine à Bonoua, à 60 kilomètres à l’est de la capitale économique, Abidjan, lors d’une manifestation de l’opposition ivoirienne, répondant à l’appel à la « désobéissance civile » de l’opposition avant l’élection présidentielle du 31 octobre. Dans le département de Dabou, les manifestations de mercredi auraient dégénéré en affrontements intercommunautaires jeudi faisant 7 morts. Mais, comme pour le Nigeria, les chefs d’Etat de la Cedeao, prompts à se réunir pour imposer un embargo contre le Mali après le renversement de Boubacar Kéita n’ont plus de voix pour dénoncer et sanctionner.

Crainte de violences en Côte d’Ivoire

La Cedeao, un groupe d’intérêt au service du syndicat des chefs d’Etats

Les violences mortelles perpétrées par la police contre les manifestants en Côte-d’Ivoire, en Guinée et au Nigeria inquiètent la communauté internationale qui appelle au respect des droits humains. Réagissant aux violences au Nigeira, le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres a appelé à « la fin des brutalités et des abus policiers », signale RFI. Le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell a condamné la répression sanglante de la manifestation. Tout comme le Royaume-Uni qui, par la voix de son chef de la diplomatie Dominic Raab, s’est dit « extrêmement préoccupé » par les informations faisant état de manifestants tués lors de manifestations au Nigeria, appelant à « mettre fin à la violence » et à lancer une enquête sur de possibles abus des forces de l’ordre. Joe Biden, le candidat démocrate à la présidentielle américaine a publié mercredi un communiqué pour demander au « président Buhari et à l’armée nigériane de cesser sa répression contre les manifestants au Nigeria, qui a déjà causé de nombreux morts ». Sur les réseaux sociaux, une chaîne de solidarité est même lancée pour soutenir les populations victimes des répressions policières. Pendant ce temps, la Cedeao s’est murée dans un silence assourdissant. Or, on l’a vu dans le cas du Mali lorsque le Conseil national pour le salut du Peuple (CNSP) a démis Ibrahim Boubacar Kéita de la présidence du Mali. Immédiatement, les chefs d’Etat ont convoqué une réunion extraordinaire par visioconférence. A la fin de leur conclave, ils exigeaient le retour de leur homologue à la tête du pays. Ce à quoi les militaires ont opposé une fin de non recevoir. En vérité, tout laisse croire que cette organisation sous régionale est au service des chefs d’Etat qui la composent.

En raison de l’entêtement d’Alpha Condé et d’Alassane Ouattara à s’éterniser au pouvoir, leurs pays sont aujourd’hui en proie à des violences mortelles. Contre le renversement d’IBK, la Cedeao a imposé des sanctions au régime militaire et obtenu gain de cause. Pour reprendre le président Bissau guinéen Umaro Sissoco Embaló, la Cedeao devrait adopter la même attitude pour « tous les coups d’État ». Car, selon lui, « les troisièmes mandats » [sont] également des coups d’État.

Les chefs d’Etat de la sous-région, comme ceux d’autres pays ont intérêt à écouter la voix de leurs peuples. Car, le vent de protestation, quand il commence, nulle ne sait quand il finit. Il a déjà emporté des chefs d’Etats !