Acquittement définitif de Gbagbo et Blé Goudé par la CPI : La double peine des victimes et leurs familles

Par le 14/04/2021 0 482 Views

Le 15 janvier 2019, les juges de la Cour pénale internationale ont décidé de la mise en liberté immédiate de l’ancien président ivoirien et de son ancien ministre de la Jeunesse. Aussitôt, la Procureure Fatou Bensouda a fait appel de la décision. Après plus de deux ans d’attente, la Chambre d’appel de la Cour a confirmé le 31 mars 2021 leur acquittement, au grand dam des victimes et de leurs familles qui garderont pour toujours les séquelles de la guerre de 2010 à 2011 et ne sauront peut-être jamais qui sont les auteurs des crimes subis. 

De 2010 à 2011, la Côte-d’Ivoire a été ravagée par la guerre née de l’élection présidentielle dont Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara revendiquaient la victoire. Selon les chiffres officiels de la Commission nationale ivoirienne d’enquête, cette guerre a fait 3 248 morts, dont 1 452 imputées au camp Gbagbo et 727 au camp Ouattara, et 1 069 non attribuées à un camp ou à l’autre en raison de problème d’identification des victimes. Elle a fait également des milliers de blessés qui traîneront les séquelles toute leur vie comme en témoigne Karim Koulibaly, l’une des victimes de la répression attribuée à l’ancien président ivoirien, dans des propos rapportés par RFI. « (…)  moi je suis une victime de la crise, j’ai été mutilé et amputé de la jambe gauche, et aujourd’hui j’ai une famille, des bouches à nourrir et je n’arrive plus à joindre les deux bouts. Il y en a plusieurs parmi nous, d’autres sont paraplégiques ou mutilés, ces personnes sont dans des situations difficiles et ils ne sont pas assistés par le gouvernement en place », se désole-t-il. C’est dire que la guerre a été réelle. Elle a eu lieu et la Côte-d’Ivoire en a subi les affres.

Fatou Bensouda

Fatou Bensouda Procureure à la Haye

Au terme de cette guerre, l’ancien président ivoirien et son ministre de la jeunesse d’alors sont envoyés à la Haye pour être jugés à la CPI. Ce transfèrement a suscité de l’espoir chez les victimes souvent suspicieuses quant à l’impartialité de la justice nationale. Mais dix ans après, la procédure à faire pschitt !

 

Gbagbo et Blé Goudé acquittés puis innocentés

Le premier acte de cet épilogue a été posé le 15 janvier 2019. Ce jour-là, les juges de la Cour pénale internationale ont décidé de la mise en liberté immédiate de l’ancien président ivoirien et de son ministre de la Jeunesse, de la Formation professionnelle et de l’Emploi à l’époque des faits. Contre Gbagbo et Blé Goudé, les juges de la CPI n’ont pas suffisamment de preuves pour prouver qu’ils sont coupables d’un quelconque crime. Il n’y a pas de preuves qu’ils aient donné un quelconque ordre pour que ces atrocités soient commisses. Quatre chefs d’inculpation étaient retenus contre les accusés : meurtres, viols, persécutions et autres actes inhumains. Donnant les raisons de cet acquittement, RFI expliquait que « Les juges considèrent que le procureur n’a pas été capable d’apporter suffisamment de preuves pour démontrer que Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé étaient à l’initiative d’un plan commun visant à se maintenir au pouvoir et de ce fait à user de violence pour y parvenir. Les juges estiment par ailleurs que le procureur n’a pas démontré que les deux prévenus ont prononcé des discours de haine contre les populations civiles. » Qu’à cela ne tienne. La Procureure fit appel immédiatement de la décision, prolongeant la procédure, et donnant à nouveau espoir aux victimes que leur cause soit entendue. Espoir définitivement enterré ! Ce 31 mars 2021, la Chambre d’appel de la CPI a confirmé la décision de la Chambre de première instance rendue en janvier 2019 d’acquitter Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé de toutes les charges de crimes contre l’humanité. Mieux, rappelle la Radio France Internationale, « la chambre d’appel a révoqué aussi les conditions à leur remise en liberté et demandé au greffier d’organiser leur transfèrement vers un ou des États de leur choix. » Les deux hommes sont donc innocentés. Désormais libres, ils peuvent rentrer en Côte d’Ivoire s’ils le souhaitent.

Des crimes sans coupables, une double peine pour les victimes et leurs familles

Déplacés ivoiriens

Avant 2010 à 2011, la Côte-d’Ivoire a connu une première guerre de 2002 à 2005 qui a fait aussi des milliers de victimes. Dans une guerre, la peine des victimes est indescriptible et il est inutile de la décrire. Elle est évidente. Mais, l’espoir qu’un jour justice puisse être faite soulage les victimes et leurs familles, et panse les plaies sans effacer les séquelles. Sur un plan métaphysique, certains disent que c’est lorsque justice est rendue que l’âme des personnes disparues se libère. Il n’est pas rare d’entendre certains parents dire qu’ils pourront faire leur deuil dès l’instant où les auteurs de la mort de leurs proches sont sanctionnés.

A la fin de la guerre de 2010 en Côte-d’Ivoire, cet espoir est né dans l’esprit des victimes et de leurs familles lorsque la justice internationale s’est saisie du dossier. Au-delà de la controverse relative au fait que personne dans le camp de Ouattara n’était inquiétée par la CPI, le transfèrement de Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé à la CPI a fait croire aux victimes qu’elles sauront enfin comment ils ont pu souffrir ces atrocités et qui en sont les responsables. Certes, ne voir personne dans le camp Ouattara au banc des accusés laissait le sentiment que la justice ne serait que partielle et partiale. Mais, l’acquittement des deux emblématiques accusés est une nouvelle peine pour les victimes et leurs familles.

La première peine, ce sont les atrocités vécues avec les dégâts subis. La deuxième peine, c’est l’impunité que vient consacrer l’acquittement de Laurent Gbagbo et de Charles Blé Goudé. 1 452 morts sans coupables donc ! Les victimes n’ont plus l’espoir de faire un jour le deuil de leurs morts.

Pour les survivants et les familles, cet acquittement est pire que la situation de ceux qui sont morts de cette guerre. Car, les morts ont emporté leurs souffrances. Les survivants et les familles des victimes devront vivre avec les leurs et cette deuxième peine de l’acquittement de Laurent Gbagbo et de Charles Blé Goudé devant la CPI.

Avec cette décision de la Cour et la non poursuite des auteurs présumés dans le camp de Ouattara, il y a à craindre qu’un jour naisse et se développe la théorie selon laquelle « dans une guerre, il serait préférable de se retrouver du côté des responsables des atrocités, des bourreaux. » Parce qu’un jour, la justice internationale pourra vous acquitter faute de preuves ; et la justice nationale, selon que vous êtes du côté des vainqueurs, pourrait ne jamais vous inquiéter.

Les partisans de Gbagbo se réjouissent de son acquittement. Ceux de Ouattara doivent certainement se dire qu’ils n’ont plus rien à craindre de la CPI qui ne réussira pas à réunir de preuves contre eux. Les victimes mortes et leurs familles sont les perdantes. Comme le disait un internaute à l’annonce de la décision d’acquittement en janvier 2019, « finalement, Ouattara est président, Gbagbo est libéré.  Et ceux qui sont morts ? »

Tandjiékpon MICHOAGAN