Sénégal : L’affaire Sonko, l’expression d’un ras-le-bol

Par le 12/03/2021 0 642 Views

Le Sénégal a vécu ces derniers jours un mouvement de protestation sans pareil. Des heurts mortels sans précédent. A l’origine, une affaire de « viol et de menaces de morts » dont est accusé Ousmane Sonko, opposant au régime de Macky Sall et arrivé 3e lors de la dernière élection présidentielle. Le mouvement de soutien au leader du Pastef qui a vu son immunité parlementaire levée, s’est transformé en mouvement de protestation sur fond de revendications sociales et politiques.

Tout est partie d’une affaire de viols présumés et de menaces de mort. Début février, une jeune femme du nom de Adji Sarr porte plainte contre Ousmane Sonko pour « viols répétés et menaces de mort ». Employée d’un salon de massage que l’opposant fréquente, elle accuse ce dernier de l’avoir violée à quatre reprises sous la menace. A la suite donc de sa plainte dans la nuit du 2 au 3 février, le leader du Pastef et député à l’assemblée nationale sénégalaise est convoqué par la gendarmerie, mais ne défère pas à la convocation.  La police encercle alors sa maison prise d’assaut par ses partisans venus servir de bouclier. Enfermé chez lui, il reçoit des personnalités politiques, de la société civile, des leaders religieux. Au même moment se jouait au parlement la levée de son immunité qui a été actée le 26 février 2021. Finalement, le 03 mars, il décide d’aller répondre à la convocation. Mais, il se fait arrêter pour « troubles à l’ordre public » et « participation à une manifestation non autorisée » et est gardé à vue. Il n’en fallait pas plus pour déclencher l’escalade de violences. Très vite, une scène de guérilla s’est emparée de Dakar et de plusieurs autres régions du pays. Au gaz lacrymogène des forces de l’ordre, les manifestants répondent par des jets de pierre, des barricades et la destruction de certains édifices publics comme privés. On a dénombré des pertes en vies humaines. Huit morts selon Amnesty International. Chose rare au Sénégal !

Des manifestants descendus dans la ville de Dakar et dans plusieurs autres régions du pays. Image: Le Monde

L’expression d’un ras-le-bol, prémices à 2024

Dans un article publié le 06 mars sur lepoint.fr, Alioune Tine, ancien président de la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’Homme (Raddho) et fondateur du think thank Afrikajom Center résume mieux la situation.  « Sonko est révélateur d’une crise sérieuse accentuée par le Covid-19 qui a accru la pauvreté dans la société sénégalaise. Avec le couvre-feu, c’est impossible de travailler le soir, il n’y a pas d’aides pour manger. On assiste à des émeutes de la faim où les gens pillent les magasins », affirme-t-il. Pour Alioune Badara Cissé, « il faut écouter la jeunesse ». Devant la presse le 7 mars, ce membre du parti au pouvoir, médiateur de la république exprime sans langue de bois ses inquiétudes. « J’ai vu une jeunesse sans espoir, jeunesse qui ne sait plus à quel saint se vouer et si nous n’y prenons garde, le couvercle va sauter éminemment. On ne nous a pas confié ce pays pour que nous nous croisions les bras. On nous l’a confié pour que nous puissions proposer des méthodes alternatives de gestion, que nous puissions répondre à ceux-là qui, il y a douze ans bientôt, nous ont confié leur sort. Mais je dois avouer avec vous que nous nous sommes écartés de ces objectifs. Cette jeunesse est rappelée à notre souvenir. Nous avons le devoir de marquer une pause et de les écouter. Arrêtez de les menacer et de les terroriser. Ça ne passe pas. La pandémie est passée par là. Cela va dans tous les sens et nous sommes au bord de l’apocalypse. » Le mouvement de protestation a vu émerger des revendications politiques latentes depuis après l’élection de Macky Sall pour un second mandat. Comme souvent c’est le cas dans certains pays africains, la tentation du troisième mandat plane dans le paysage politique sénégalais.

Après son élection pour un second mandat, le débat sur la possibilité d’un troisième mandat de Macky Sall est lancé, certains de ses partisans l’appelant à se présenter à nouveau en 2024. L’intéressé lui-même ne s’est pas clairement prononcé à propos. Mais, ses opposants et une partie de la population en sont convaincus. Pour eux, les accusations de viol contre Sonko sont une manœuvre pour « éliminer » un opposant gênant dont la cote de popularité ne cesse de grimper. Mais la réaction populaire dans cette affaire est un baromètre pour Macky Sall. Il sait à quoi s’attendre en 2024 s’il envisageait un troisième mandat.