Interview avec Mr Fifa Badet

Par le 23/04/2018 0 86 Views

Kaya Maga a pour objectif de mettre en lumière des entrepreneurs de la génération Y qui  vont marquer les prochaines années de par l’originalité de  leurs idées et leur éthique de Management. Nous commençons la série par un jeune entrepreneur Béninois qui officie dans la distribution de volaille. Nous l’avons connu lors d’un reportage qui passé sur Arte en 2015; ce reportage portait sur les entrepreneurs du secteur de l’élevage en circuit court. Son business a pour objectif de promouvoir la qualité des produits et de raccourcir les circuits de distributions pour préserver l’environnement. Il nous a reçus au sein de ses locaux situés à Akpakpa Midombo, non loin de la Pharmacie Midombo.

KM : Bonjour Monsieur Badet

FB : Bonjour Sam

 

KM : Comment vous est venue l’idée de créer « Groupe Emmanuel » ?

FB : Il faut dire que ma mère est pharmacienne. Elle a une pharmacie à Calavi qu’elle appelle « Pharmacie Emmanuel ». Déjà le nom Emmanuel est un nom qui m’a toujours accroché et comme elle avait déjà créé son entreprise avant moi et qu’elle avait de la clientèle, je me suis dit qu’il serait bon d’en faire un groupe et ses clients qui verront après vont se demander si c’est la même personne, la même famille…donc c’est de là que j’ai mis « Groupe Emmanuel ». Pourquoi le groupe? Parce que j’ai toujours rêvé travailler en collaboration, en association et je me suis dit le groupe aura différentes sections. On peut avoir « Section Poulet », « Section Formation », « Section Equipement ». Voilà un peu.

 

KM : D’accord! Qui se cache alors derrière « Groupe Emmanuel » ?

FB : D’abord c’est moi qui aie eu l’idée donc pour faire simple c’est Fifa BADET mais il y a aussi d’autres personnes. La première personne à qui j’en ai parlé c’est Charles Durand, qui est Béninois vivant en France. Il partage la même envie que moi et depuis le cours secondaire on parlait déjà de ce projet. Il m’a toujours accompagné et continue de le faire. Apres lui il y a eu le co-auteur de mon livre, Shérif Amoussa. Il est entrepreneur comme moi mais il est sur le lapin et moi sur le poulet. Ce que je fais dans le poulet, il le fait dans le lapin. Donc depuis près de 5 ans déjà, lui et Charles ont été les seuls amis qui m’ont accompagné en termes d’évolution. Tu sais que quand tu parles de collaboration il y a toujours des problèmes qui vont naître, malgré ces problèmes on arrive toujours à se comprendre et ils sont restés les seuls avec qui, malgré les hauts et des bas, j’arrive toujours à m’entendre.

 

KM : Vous êtes donc dans le poulet. Que faites-vous exactement par rapport au poulet?

FB : Hum bonne question! D’abord j’ai commencé par la production. J’étais éleveur et ma ferme est à Tori et j’ai eu la chance de me faire accompagner par un documentaire qui m’a vraiment révélé à tout le monde.

Le poulet qu’est-ce que j’en fais? Moi j’ai une préférence pour le poulet de chair. C’est du poulet qu’on élève ici mais malheureusement le Bénin ne dispose pas encore d’accoudoir correct pour avoir ces poussins donc on les importe de la France, de la Belgique ou du Nigeria. Ce sont des poulets qui grandissent entre 4 et 6 semaines, très vite. Pour un entrepreneur ça veut dire retour sur investissement rapide : tu investis et en 6 semaines tu récupères ton argent. En termes de goût et de saveur, c’est très bon. Donc je produis et je distribue. Bien qu’étant à la ferme, très tôt j’ai été porté par le marché, et c’est ce qui m’intéresse maintenant. J’ai vu qu’en allant vers le marché, il y avait une forte demande et ma production n’arrivait plus à suivre le rythme ; donc je me suis transformé carrément en distributeur et là j’ai plus de 5 producteurs avec moi et d’autres à qui je fais appel en cas de besoin. Donc pour faire simple, je distribue le poulet. Mais le GE, ce n’est pas que le poulet, nous faisons aussi le lapin, et des formations. Ce qu’on fait avec le poulet, on le fait avec le lapin aussi s’agissant de la distribution. Je travaille avec une entreprise qui fait de la saucisse locale, j’ai également parmi mes clients beaucoup de restaurants qui font de la grillade. Je reste dans mon rôle de distributeur en assurant la qualité du produit. Après on est aussi dans les supermarchés.

 

KM : Donc on peut dire que le point fort de vos produit c’est le fait que ce soit des poulets locaux.

FB : Oui! D’abord je déteste les poulets importés. Personnellement, je n’ai jamais mangé de poulets importés (peut-être sans m’en rendre compte au stade de l’amitié où ils fonts les grillades, mais me lever moi-même pour aller en acheter, non). Je préfère mettre le prix parce que je sais que quand tu prends du poulet local (ou n’importe quel produit local d’ailleurs, tu nourris beaucoup de gens: le producteur, celui qui fabrique l’aliment…ce sont des béninois). Pourquoi nourrir ceux qui sont à l’extérieur si nous pouvons contribuer au développement de l’économie locale ?

 

KM : Et si on parlait un peu de la création de votre entreprise…comment l’avez-vous financée?

FB : Je suis ingénieur agronome donc de par mon parcours professionnel j’ai eu à faire des stages. Les parents avaient un espace à Tori et ma maman aime l’élevage, les poulets locaux, les poulets métissés…donc elle a été mon premier appui en termes d’équipements. C’est elle qui m’a construit mon premier poulailler et ma première cuisine car j’avais carrément un logement là-bas. Je suis allé voir mon oncle, il est dans le solaire. Il m’a mis une installation solaire sur la ferme, j’avais des lampes. Pour dire que tout ce qui est investissement fixe, ce sont les parents. Mais le fonds de roulement, acheter les poussins, acheter l’aliment, il m’arrivait souvent de faire des plans d’affaire sur un mois. Je vais voir des amis (Charles DURAND) avec qui j’ai fréquenté pour faire des prêts (300 000fcfa environ) et je retourne les fonds une fois l’activité terminée.

 

KM : Donc vous n’avez pas reçu d’accompagnement de l’Etat?

FB : Non ! La plupart des aviculteurs préfèrent s’adonner à l’élevage des poules pondeuses.  Cette activité est beaucoup plus cadrée par l’Etat. Faire l’élevage des poules pondeuses demande aussi un investissement non négligeable et pas à la portée de tous. Pour faire environs 300 à 500 poules pondeuses, il te faut mobiliser des millions. Or pour faire 300 poulets de chair, il te faudra moins du million. Donc moi j’ai voulu limiter les risques. Et j’étais le seul producteur à faire le poulet de chair de Janvier à Janvier. Donc je n’ai pas eu un appui de l’Etat. Quand j’étais à la ferme il a y eu une institution qui voulait me faire un prêt mais j’ai dû refuser à cause du taux d’intérêt qui était de 14%.

 

KM : Et donc depuis 5 ans vous étiez le seul à faire poulet de chair?

FB : J’ai commencé il y a 5 ans j’étais le seul à faire du poulet de chair tout au long de l’année, mais ensuite il y en a eu d’autres. J’ai du arrêter un moment pour faire mon DEA et enchaîner sur la thèse. J’ai repris il y a à peine un an.

 

KM : Donc votre entreprise existait depuis cinq ans. Dites-nous alors comment fonctionne votre entreprise de la production à la distribution ?

FB : Pour produire, je prends les poussins, je m’assure de la qualité, du poids vif à l’arrivée et je les nourris sur 6 semaines. J’avais un ami, ingénieur agronome aussi qui avait une fabrique d’aliment. Donc j’avais noué avec lui un contrat, il me fait l’aliment à crédit, je finis de produire et je lui retourne ses sous. Donc à partir de 5 semaines déjà je commence par trier les plus gros. Je faisais l’abattage moi-même à la ferme, j’avais tout ce qu’il faut, un forage, une passoire pour laisser l’eau suinter correctement du poulet. Après je livrais les supermarchés et eux ils me payaient à intervalle de deux semaines. C’est comme ça je procédais quand j’étais à la production et c’était pas mal. Quand je faisais 300 poulets de chair, j’avais un bénéfice de 60 à 70 000f en un mois. Donc quand j’ai arrêté, je me suis mis à faire de la sous-traitance à cause des études et de la demande qui était croissante. Qu’elle est maintenant ma manière de produire ?

Avec mon fournisseur, on prend les poussins, je négocie toujours avec mon ami qui a une fabrique d’aliment, on prend l’aliment à crédit, et à partir de 5 semaines, je commence par trier les plus gros. Quand les poulets arrivent, on les amène au laboratoire, on procède au disparshing en termes de poids, les poulets de 1kg, ceux de 1.1kg, ou 1.2kg. Ensuite on fait la découpe selon les demandes, le marché, et le reste est stocké au congélateur ou ceux qui iront les livrer en même temps se chargent de le faire et je les rembourse également avec la même fréquence, à intervalle de 2 semaines. Voilà un peu comment ça fonctionne. Mais on prend beaucoup de poulet, minimum par mois on est à 2 tonnes de poulets.

 

KM : Le Bénin, à l’instar d’autres pays en voie de développement rencontre des problèmes pour ce qui est de l’emploi des jeunes et de l’entrepreneuriat, alors quelles sont les difficultés rencontrées lors de votre parcours d’entrepreneur?

FB : Je vais d’abord faire marche arrière, le groupe EMMANUEL n’est pas que le poulet, il y a aussi le lapin. Seulement que le lapin c’est une viande chère qui n’a pas encore une grosse part de marché en termes de volume, mais on y travaille… Pour revenir à ta question, dans mon parcours entrepreneurial, ce que j’ai eu comme difficultés c’est d’abord l’entourage… En tant qu’entrepreneur si tu n’as pas un entourage qui t’accompagne cela sera un peu difficile, on va chercher à te décourager. Ensuite, le manque de soutien financier et technique peuvent s’ajouter…mais ces handicaps ont été ma motivation.

 

KM : Quelles sont donc vos plus belles réussites dans l’entreprise?

FB : Je peux d’abord citer la plumeuse qui est une machine simple et qui existait déjà en Europe et que j’ai décidé de reproduire localement pour épargner des frais inutiles à mes confrères, ensuite il y a le livre « La boussole de l’entrepreneur vendeur ». Ce sont mes plus belles réussites.

la plumeuse qui permet de plumer les poulets en quelques secondes

KM : Qu’est ce qui vous a amené à écrire le livre ??

FB: Je l’ai écrit parce que je voulais raconter ma part de vérité, partager mes expériences avec mes confrères. Le livre est scindé en trois parties la prévente, la vente et la post-vente.

 

KM: Combien coûte-t-il?

FB: Il est vendu à 2000 FCFA pour permettre à tout le monde de l’acquérir.

 

KM: Et peut-on s’en procurer dans les librairies?

FB : J’ai mis en place une stratégie qui consiste à faire un partenariat avec des centres de formation en marketing, en communication ; des centres de formations agricoles, des entreprises. Mais pour s’en procurer actuellement il faut se rapprocher de notre groupe, nous prévoyons aussi de nous rapprocher de quelques librairies pour leur en proposer.

La couverture avant et arrière de « La boussole de l’entrepreneur-vendeur »

 

KM : Qu’avez-vous appris sur vous en entreprenant ??

FB : J’ai appris à être patient, j’ai aussi appris que rien n’est gagné ni perdu d’avance et qu’il faut être persévérant.

 

KM : Êtes vous dans une association d’entrepreneurs ou vous travaillez juste avec votre collègue ??

FB : Je ne suis pas dans une association et la plupart de mes amis sont dans d’autres secteurs d’activités. En fait je m’attache aux personnes qui partagent ma vision pour éviter les ondes négatives et ces personnes sont juste mes collaborateurs.

 

KM : Alors quelles sont vos passions et votre passe-temps favori ??

FB : Mon passe-temps favori c’est le sport notamment la Formule 1. Je n’arrive toujours pas à concevoir comment Roseberg ai pris sa retraite si tôt. J’aime le surpassement dont les sportifs font preuve.

 

KM : Quel est votre plus grand rêve ??

FB : Mon plus grand rêve est d’avoir plusieurs entreprises, un genre de consortium où ma présence n’est pas nécessaire, des entreprises qui s’autogèrent et de continuer à apprendre pour m’améliorer. J’ai un autre rêve à court terme qui est d’être le leader de distribution de poulets au Bénin. J’ai repris l’entreprise il y a moins d’un an et elle fait déjà un chiffre d’affaire important. Je n’arrive même pas à communiquer parce que j’estime que je me prépare toujours pour ça.

 

KM : Vous ne communiquez pas parce que vous avez peur de la demande ??

FB : Non je me dis que je n’ai pas encore atteint une étape où je peux communiquer, je veux d’abord mettre en place le système parce que jusqu’à présent je travaille toujours sur l’approvisionnement, le stockage. Et quand je serai vraiment prêt je pourrai lancer ma communication.

 

KM : Vous avez une ferme à Tori, est-elle toujours fonctionnelle ??

FB : Elle fonctionne mais je ne veux pas être dans plusieurs domaines à la fois¸ je veux être distributeur. Je crois en une approche de travail  qui est l’approche chaîne de valeur. Chacun se spécialise dans son domaine. Je suis à la recherche de partenaires pour relancer la production et sécuriser l’approvisionnement. Mais pour ce métier, il faut la passion et c’est ce qui fait défaut. Les jeunes n’innovent plus, or c’est la base de l’entrepreneuriat, ils veulent juste copier.

 

KM : Quels conseils vous donnerez aux personnes qui ont envie d’entreprendre surtout dans votre milieu ??

FB : Pour entreprendre il faut d’abord évaluer deux choses, ses compétences et/ou sa passion. En générale c’est la passion ou les compétences qu’on transforme en source de revenu. Ensuite il faut chercher à répondre à un besoin à travers son activité et être persévérant.

 

KM : Pour finir, que pensez-vous du système politique actuel dans notre pays ?? Cela a-t-il un impact quelconque sur votre entreprise ??

FB : il se dit qu’à cause de la rupture il n’y a pas assez de liquidité dans le pays ou moins de gaspillage. Mais c’est une occasion pour nous entrepreneurs, de redoubler d’efforts, de faire mieux et d’agrandir le business selon les règles. Cela dépend surtout de comment on prend la vie et il faut savoir la prendre du bon côté et voir en chaque problème un moyen de se performer, d’aller de l’avant.

 

KM : Bon c’était tout, merci pour votre disponibilité et pour votre franchise Mr Badet.

FB : Merci à vous, c’était un plaisir d’avoir échangé avec toi Sam.

Sam Fort

Passionné de médias sociaux, de foot, de voyage et de tout ce qui a trait aux générations X, Y et Z, j'aime écrire, partager mes connaissances et surtout apprendre. "Il faut réfléchir à comment être social, plutôt qu'à comment faire du social" (Jay Baer).