La parenté à plaisanterie ou la solidarité à l’africaine

Par le 29/06/2018 0 362 Views

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Il n’est pas rare d’entendre que l’Afrique est un continent de paix, un continent d’amour et de solidarité. Ici, venir en aide à son prochain, saluer l’inconnu, lui donner un sourire, trouver des liens de parenté entre inconnus, s’aider mutuellement font partir du quotidien. Et dans certains pays d’Afrique, l’entraide, la solidarité et même les taquineries, se célèbrent sous forme de pratique culturelle. C’est la parenté à plaisanterie. Cette pratique est connue dans plusieurs pays de la sous-région. Mais au Niger, elle prend une autre dimension.

 

« Niamey », capitale du Niger, en cette fin de matinée du mois de mai, la température avoisine déjà les 42 – 45 °C. Il fait extrêmement chaud. Pour « Joannès », jeune photographe, parti de Cotonou, capitale économique du Bénin, depuis quelques semaines pour capturer la vie culturelle du Niger, cette chaleur est suffocante. « Il est difficile de supporter la chaleur au Niger, surtout quand tu es un étranger. Il fait tellement chaud qu’on ne peut rester à l’intérieur. En plus des coupures intempestives de l’électricité, le mieux, c’est de sortir. Dans ces moments, on se regroupe souvent autour du « thé » avec d’autres amis ou parfois même avec des inconnus. » nous confie t’il. Et pendant ces moments, des débats se font, des taquineries s’échangent. « À un moment ce jour là, j’entends deux de mes amis, commencer par échanger des insultes sur leurs ethnies. Très vite, une dispute s’installe, je vois de la colère dans les yeux de chacun des deux camps. Croyant affronter dans quelques minutes une bagarre, qu’elle n’ait pas été ma surprise de les voir tous deux pouffer de rire après quelques minutes. Dans leur hilarité et en voyant ma tête, ils m’expliquèrent qu’il s’agit de la Parenté à Plaisanterie. Durant mon séjour, j’assisterai encore plusieurs fois à ce genre de scène » nous raconte le photographe Joanès.

Gà D: femme Touareg, Homme Gourmantché, Femme Zarma Ph: Joannès Mawuna

De quoi s’agit il ?

La parenté à plaisanterie est une pratique ancestrale du Niger mais aussi d’autres pays de la sous-région comme le Burkina-Faso, le Sénégal, Le Mali et même au Nord Bénin. Transmise de génération en génération, elle est une pratique sociale qui s’exerce entre individus, groupes et communautés ethnolinguistiques pour promouvoir la fraternité, la solidarité et la convivialité. Dans l’un de ses écrits sur le sujet, la Journaliste « Aïssa Abdoulaye Alfary », explique que cette pratique « prend la forme d’un jeu entre deux personnes de deux communautés qui représentent symboliquement les branches mari et femme d’un cousinage croisé de la même famille. Cette parenté résulte souvent d’un pacte ancestral interdisant les conflits ou les guerres entre les communautés en question, et implique que ses membres doivent s’aimer et se porter mutuellement assistance si nécessaire. Les membres ont le devoir de se dire la vérité, de plaisanter ensemble et de mutualiser leurs biens respectifs, en sachant que tout différend doit se régler de manière pacifique. » Elle continue pour dire que « « la parenté à plaisanterie se pratique dans les lieux publics, dans les champs, dans les bureaux, aux marchés, aux points d’eau, en famille, etc., au quotidien comme lors d’occasions spéciales : mariages, baptêmes, diverses cérémonies, funérailles, transactions commerciales, manifestations culturelles et de divertissement. ».

 

Joanès, lors de son séjour au Niger nous rapporte une histoire sur cette pratique racontée à lui par ses amis. L’histoire raconte que « les Zarma ont entre temps kidnappé un blanc. L’affaire a été telle qu’il fallait que le Gouvernement envoie un émissaire pour trouver un terrain d’entente et faire libérer l’otage. Etant donné que les Touaregs et les Zarma sont des cousins, le gouvernement a envoyé son Premier Ministre qui est Touareg. Ce dernier a fait libérer l’otage en usant de la parenté à plaisanterie. ». Ceci est un cas entre les autres. Cette pratique très répandue amène même certaines ethnies à se considérer au dessus des autres.

 

Liens de parenté

Le Niger compte 8 grandes ethnies. Il s’agit des Arabes, des Gourmantchés, des Haoussas, des Kanouris, des Peulhs, des Touaregs, des Toubous, et des Zarmas. Selon les liens de Parenté à Plaisanterie, il y a trois catégories de cousinage à plaisanterie :

  • Maouri, Kanouri et Peulhs
  • Bagobri et Zarma
  • Zarma et Touaregs

Ces liens sont détaillés comme suit :

  • Femme Touareg, Homme Zarma Ph: Jpannès Mawuna

    Les Zarma sont cousins aux Touareg

  • Les Zarma Songhai sont cousins aux Haoussa (Bagobiri)
  • Les Peulhs sont cousins aux Maouri
  • Les Adrantché sont cousins aux Maouri
  • Les Kanouri et les Toubu (Zone de Diffa) sont cousins au Peulhs
  • Les Gourmantchés sont cousins aux Songhaï
  • Les Maouris sont des cousins des Kanouri

Concernant les liens d’apaisement en cas de bagarre, lorsque le Bagobiri donne en Mariage la fille d’un Songhai à une autre ethnie, on ne remet pas en cause (vis-versa), lorsque le Peulh donne en Mariage la fille d’un Maouri à une autre ethnie, on ne remet pas en cause (vis-versa).

Mieux, selon l’histoire, les Maouri ou Arawa sont les petits fils des Kanouri, Ari un guerrier Kanori quitte le manga et s’établit a Dogondoutchi. Il donna naissance à Akazama l’ancêtre des Arawa. Leur nom « Arawa » vient du nom de Ari leur grand-père Kanori. Donc ce n’est pas des cousins, c’est un rapport de grand-père et de petit-fils.

 

Une pratique reconnue et célébrée

Si cette pratique était juste une pratique ancestrale, au fil des années, elle a été reconnue au plan national et international. Importante manifestation culturelle de rire au Niger, elle est désormais inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. L’inscription du dossier du Niger sur la liste des « Pratiques et Expression de la Parenté à Plaisanterie » a été approuvée lors de la « 9ème session du Comité intergouvernemental pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, tenue du 24 au 28 novembre 2014 au siège de l’UNESCO à Paris ».

Cette pratique est aussi célébrée durant tout un mois dans ce pays du Sahel. Au Niger, le mois d’Avril est considéré comme le mois de la parenté à plaisanterie. Durant ce mois, les populations prennent d’assaut les lieux de rencontres. Les huit délégations issues de toutes les régions rivalisent de talent avec des compétitions ardues ou les vainqueurs reçoivent des cadeaux en espèce et en nature. Ces délégations sont prises en charge entièrement par l’Etat.

Et même si taquineries, insultes, droit d’ainesse il y en a, c’est toujours dans un esprit bon enfant. Le Niger se refuse les guerres entre ethnies.

G à D: femme Gourmantché, Homme Zarma, Femme Touareg Ph: Joannès Mawuna

Perpétue Houéfa AHOMAGNON

Diplômée en journalisme audiovisuel, j'ai découvert après mon cursus universitaire, l'univers des blogs, de la rédaction web. Depuis, je me suis presque auto-formée dans le domaine. Des formations par ci par là, des cours en ligne, tout ce qu'il faut pour me perfectionner et utiliser ces nouveaux médias pour atteindre mes objectifs. Je suis en fait une passionnée des nouveaux médias, des femmes, des jeunes, de la vie au niveau local. Je suis intéressée par les sujets sur l'Afrique, sur la situation des femmes et des enfants sur le continent mais aussi par le développement local. Et c'est ce que je traite à travers mes articles sur ce blog. " La confiance en soi est le premier secret du succès" Ralph Waldo