Cérémonie de naissance en Afrique : les jumeaux, symbole d’une Afrique très traditionnelle

Par le 01/11/2019 0 124 Views

En Afrique, une importance capitale est donnée à la culture, aux us et coutumes. Pour chaque africain, reconnaitre les valeurs de sa culture, reconnaitre l’existence des divinités africaines est la meilleure façon de prouver au monde entier son africanité. Et parlant de coutumes et de divinités, chaque pays africain a ses valeurs propres mais d’autres font l’unanimité. C’est le cas des jumeaux. La grossesse gémellaire est prouvée scientifiquement. Un enfant, est la fusion d’une cellule mâle et femelle. Mais, Il arrive qu’au cours de son développement, la cellule unique ou zygote, au lieu d’évoluer normalement vers la formation d’un enfant, se divise, en deux, trois, quatre et plus, donnant ainsi naissance à plusieurs enfants. Mais en Afrique, c’est une toute autre histoire.

Il sonnait 12h30 ce samedi 19 octobre quand je suis venue au lieu de rendez-vous donné par Mohamed Ibéji Babatoundé. Après avoir signalé par appel téléphonique ma présence, je vois s’approcher un jeune homme un peu frêle, les pas traînants, le visage souriant, à son oreille gauche, pend une boucle d’oreille en argent. Après salutations d’usage, il me fait asseoir sous un arbre dans une rue très fréquentée qu’il maîtrise bien. Et pour cause, sa vendeuse de mélange d’haricots avec riz (met appelé Atassi au Bénin) y a installé ses tables. Mohamed, face à mon refus, fera sa seule commande de plat avant de revenir vers moi. « J’apprécie beaucoup ce plat parce que c’est le repas des jumeaux. Le haricot, l’huile rouge, l’igname constituent les bases de la nourriture des jumeaux » nous apprend t-il. Et c’est ainsi qu’il lance la discussion avant l’arrivée de son frère. On apprend donc qu’il s’appelle Babatunde Mohamed Ibeji et son second Ahmand Mohamed Ibéji, tous deux nés le 1er janvier 1993 et surtout qu’ils sont issus d’une lignée de Ibedji (jumeau en yoruba, langue très parlée au Nigéria et au Bénin). « Notre maman a eu 3 grossesses gémellaire. Nous sommes les benjamins. C’est une gêne héréditaire du côté de papa » raconte t’il. Tout en l’écoutant, je perçois quand même une légère murmure des gens aux alentours. Curieux, je tourne mon regard et l’objet de ces murmures n’est rien d’autre que Ahmand Babatoundé, le grand frère de Mohamed. Oui grand frère nous expliquera t’il parce qu’il a été le dernier à sortir le jour de l’accouchement. Et dans la culture africaine, le dernier qui sort est le grand frère « parce qu’on considère que l’autre l’avait envoyé vérifier l’endroit où ils viennent ».

Ahmand et Babatoundé Mohamed

Ahmand n’est rien d’autre que le portrait de Mohamed. La seule chose qui me permettra de les différencier pendant les plus de 2 heures que j’ai passée avec eux est la boucle d’oreille. Si celle de Mohamed est de couleur argentée, celle de Ahmand est noire (oufff Dieu merci). Mais je ne suis pas la seule dans le cas. « Jusqu’à sa mort, notre père n’a jamais pu nous différencier. Nous vivons depuis des années avec notre grand frère mais lui n’ont plus ne nous différencie. La seule personne qui le fait est notre mère. Elle arrive à le faire même en entendant juste nos voix » nous témoigne Ahmand alors que le plat de son frère vient d’être servi. Et comme s’ils se sont donnés le mot, Ahmand après avoir demandé pourquoi je ne suis pas servie, m’apprendra que « le haricot est le repas des jumeaux. Ça permet aussi de faire des sacrifices aux jumeaux ». Avant d’aborder la question des sacrifices, les frères Babatoundé m’apprennent que plusieurs mythes entourent les jumeaux en Afrique. « Les jumeaux viennent pour régler un différend et réconcilier des partis selon notre culture. Mais encore, il est dit que le papa décède vite quand les jumeaux sont identiques à cause de la force que les jumeaux épuisent de lui ». Et à leur venu sur terre, les jumeaux et leurs mamans subissent plusieurs cérémonies.

Comme des dieux

« Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille – Applaudit à grands cris. Son doux regard qui brille – Fait briller tous les yeux » disait Victor Hugo dans Les Feuilles d’automne (1831), Lorsque l’enfant paraît. C’est encore plus le constat dès l’annonce même de la grossesse gémellaire dans plusieurs cultures africaines. La naissance de jumeaux suscite différents sentiments d’une ethnie africaine à l’autre. Certaines leur voueront une adoration sans bornes, estimant qu’ils sont le fruit d’une bénédiction. D’autres y trouveront le signe d’un malheur. C’est ce que nous dit le Sociologue Tokpanou Koudjo dans un article sur les jumeaux au Bénin, pays situé en Afrique de l’Ouest. Il confirme que « dans les considérations sociologiques les jumeaux qui naissent ont toujours un message à apporter. Il peut s’agir d’un message de paix, de bonheur, de joie mais parfois aussi il peut s’agir d’une alerte, d’une tristesse ou d’un malheur qui va s’abattre sur la famille » et face à ces croyances, il faut faire des sacrifices.

Mohamed nous dira sur ce point qu’en culture yoruba au Nigéria, les jumeaux sont considérés comme un dieu qu’on vénère, comme des fétiches. « Quand l’enfant parait, des cérémonies très denses sont organisées pendant 7 jours. C’est le 7ème jour, qu’on donnera les noms aux enfants et c’est ainsi même quand l’un des deux décèdent. Nous, on nous a donné Tayé pour Mohamed et Kinyidé pour Ahmand » nous raconte ses frères certes de religion musulmane mais très portés sur la culture yoruba.  En effet, la culture africaine ne reconnait pas le décès d’un enfant jumeau. Il est dit « qu’il est allé en brousse chercher des fagots ». C’est pourquoi un jumeau qui meurt est obligatoirement représenté sous une forme humaine, par une statuette en bois à laquelle on fait des offrandes raconte le site mediaafrik. Et comme pour confirmer, Voyage Bénin raconte « en effet selon l’histoire, Le roi Houegbadja (1645-1685) avait donné naissance à Akaba et Hangbe, des jumeaux. Akaba succéda à son père et un jour, il aurait fait une confidence à sa sœur jumelle Hangbe en disant : « je ne mourrai pas comme tout le monde, je disparaîtrai et on ne me verra plus jamais ». Il aurait remis à sa sœur une statuette en lui faisant les recommandations suivantes : « tiens ma sœur, c’est mon remplaçant ; considère-la comme moi-même. Prends soin d’elle et sache que notre symbole est le Singe. Les traditions veulent ainsi que les jumeaux décédés soient représentés par une statuette que le second garde ».

Dans plusieurs cultures, les jumeaux décédés sont représentés par des statuettes
Image: Eric Lafforgue

Considérés donc comme une divinité, les jumeaux auraient des pouvoirs magiques. « Notre mère n’entreprend rien sans nous consulter. Mon frère et moi, nous avons une communication que tout le monde ne comprend pas. Et quand nous sortons, parfois, nous revenons à la maison avec de fortes sommes d’argent. Parce que les gens nous en donnent, nous font des prières et nous demandent de les bénir en retour » témoigne Mohamed Ibeji. Mais si dans la culture béninoise ou nigériane, ils sont des bénédictions, dans d’autres, ils sont la preuve qu’un malheur arrive.

L’historien, sociologue Youssouf Tata Cissé raconte à Afrik.com que « les Mandingues ont peur des jumeaux parce qu’ils estiment qu’ils ont la double vue c’est à dire qu’ils sont omniscients. Les Falonas (à la frontière ivoiro-malienne) mettent les jumeaux dans un cabanon pendant 24hrs après leur naissance loin du village, pensant que cela les empêchera de menacer l’autorité des chefs de village ou coutumiers ». Le site cite aussi le livre du CNRS la notion de personne en Afrique noire et dit que « chez plusieurs peuples d’Afrique centrale, les Ndembu et les Lele par exemple, les naissances des jumeaux appartiennent au monde animal et font l’objet d’aversion. Les Luba du Congo les appellent les enfants du malheur et les Tonga supprimaient traditionnellement un des jumeaux ». Toutefois, ces pratiques ont, sans doute en grande partie, disparu ajoute-t-il.

Quoi qu’on en dise, vu tous les mythes et l’importance qui entourent les jumeaux, ils seront toujours très considérés dans une Afrique où le taux de naissance gémellaire est le plus élevé.

Perpétue Houéfa AHOMAGNON

Diplômée en journalisme audiovisuel, j'ai découvert après mon cursus universitaire, l'univers des blogs, de la rédaction web. Depuis, je me suis presque auto-formée dans le domaine. Des formations par ci par là, des cours en ligne, tout ce qu'il faut pour me perfectionner et utiliser ces nouveaux médias pour atteindre mes objectifs. Je suis en fait une passionnée des nouveaux médias, des femmes, des jeunes, de la vie au niveau local. Je suis intéressée par les sujets sur l'Afrique, sur la situation des femmes et des enfants sur le continent mais aussi par le développement local. Et c'est ce que je traite à travers mes articles sur ce blog. " La confiance en soi est le premier secret du succès" Ralph Waldo