Passé colonial : Remise d’une dent de Patrice Lumumba à sa famille ; la Belgique soulage sa conscience

Par le 22/09/2020 0 173 Views

Jeudi 10 septembre, le Parquet fédéral belge a annoncé qu’il va rendre une dent de Patrice Lumumba. La Belgique, ancienne colonie de la RDC, répond ainsi favorablement à une demande de la famille de l’ancien premier ministre congolais assassiné en janvier 1961 dans des conditions non encore élucidées. Cette décision de la justice belge qui intervient plus de deux mois après que le Roi Philippe a exprimé « ses plus profonds regrets pour les blessures » infligées lors de la période coloniale belge au Congo s’apparente à un acte de contrition de l’ancienne colonie.

« Elle va désormais être restituée aux ayants droit de Patrice Lumumba ». C’est ainsi que RFI rapportait l’annonce faite à l’AFP par Éric Van Duyse, porte-parole du Parquet fédéral de Belgique, à propos d’une dent supposée appartenir à l’ancien dirigeant congolais tragiquement assassiné en janvier 1961. Cette restitution, dite « symbolique » puisqu’il n’y a pas de « certitude absolue » que cette dent ait bien appartenu au héros de l’indépendance, est l’aboutissement d’un long processus judiciaire entamé depuis 2011. Cette année-là, les enfants de Patrice Lumumba ont déposé une plainte à Bruxelles pour exiger que soient éclaircies les circonstances de l’assassinat leur père. Pour sa fille Juliana, « c’est enfin l’occasion de pouvoir enterrer [son] père. ». Très émue, elle témoigne au micro RFI que « c’est une grande victoire. Enfin, mon père pourra rentrer et être enterré dans la terre de ses ancêtres. Symboliquement, c’est très important qu’il revienne. On pourra enfin l’inhumer. Il y aura un lieu de recueillement. » Mais pour la Belgique, il s’agit d’une réconciliation avec son passé colonial entaché par le sang du héros national congolais Patrice Lumumba.

« Corriger » les atrocités du passé …

Le 17 janvier 1961, après des tumultes et des intrigues politiques, Patrice Lumumba, éphémère première ministre du Congo indépendant, est assassiné à l’âge de 35 ans avec deux de ses proches dans la province alors sécessionniste du Katanga, près d’Elisabethville, actuelle Lubumbashi. En 2000, le policier belge Gérard Soete ayant avait accepté de témoigner de sa participation à son élimination. Racontant l’ignoble scène, il affirmait « En pleine nuit africaine, nous avons commencé par nous saouler pour avoir du courage. On a écartelé les corps. Le plus dur fut de le découper », avant de verser l’acide. Ce qui a fait dire à Juliana Lumumba que « Ce sont des choses absolument abjectes et affreuses. Ce sont les circonstances que nous connaissons, et qui ont été rappelées par la commission parlementaire belge sur l’assassinat de Lumumba ». Dans la vague d’indignation ayant suivi la mort de George Floyd le lundi 25 mai sous les genoux d’un policier blanc lors de son arrestation par la police de Minneapolis, plusieurs anciennes puissances coloniales ont entrepris des actions pour « corriger leur passé ».

Dent de Patrice Lumumba

… pour se donner bonne conscience

 

A l’occasion du 60e anniversaire de l’indépendance du Congo, ancienne colonie belge, le Roi Philippe de Belgique a adressé au président congolais Félix Tshisekedi, à travers une lettre,  ses « plus profonds regrets pour ces blessures du passé dont la douleur est aujourd’hui ravivée par les discriminations encore présentes dans nos sociétés. ». Le 12 juin, le parlement belge a annoncé qu’une commission d’experts sera mise sur pied pour « faire la paix avec le passé colonial ». Il faut dire que la Belgique a entamé depuis longtemps ce processus de réconciliation avec son histoire. Comme le rappelait Sabine Cessou dans un article publié sur RFI en août 2018, un square au nom de Patrice Emery Lumumba, a été inauguré le 30 juin 2018, porte de Namur, à Bruxelles. Cette plaque est située sur une grande artère de la capitale belge, où se trouve l’entrée du quartier « afro » de Matonge. « Une première grande première en Belgique », soulignait la journaliste parce qu’elle fait pratiquement face à la statue de Léopold II sur son cheval, en bordure du Palais royal. Léopold II, « un roi qui avait fait du Congo belge sa propriété privée, faisant couper bien des mains dans ses exploitations de caoutchouc, comme l’avait révélé en 1903 le rapport d’un consul britannique, Roger Casement » C’est dire toute la symbolique.

Cependant, ces gestes sporadiques ne closent pas le débat sur le passé colonial. Car, beaucoup restent encore à dire sur les responsables de cette atrocité et à faire pour permettre à la famille Lumumba de faire réellement le deuil de la disparition de leur fils. En 2000, une commission d’enquête parlementaire, a reconnu la « responsabilité morale » du royaume dans le meurtre de Lumumba, éludant ainsi « toute responsabilité tangible, concrète, dont la reconnaissance aurait des conséquences énormes sur le plan financier et juridique ». Il n’y a donc pas de fonds Lumumba, pas non plus de financement pour stimuler les études d’archives sur la décolonisation, et encore moins de dédommagement à la famille. De plus, ses dépouilles se trouvent toujours au palais de Justice de Bruxelles. Pour définitivement se réconcilier avec son passé, il en faut plus que des actions sporadiques et isolés.

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